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Interview de Jean-Paul Delevoye

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Jean-Paul DELEVOYE est le Président du Conseil économique, social et environnemental.

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Je vous propose de redécouvrir l’intervention de Monsieur Jean-Paul Delevoye, lors du colloque organisé par le Club des Médiateurs de Services au Public le 17 janvier 2013, au Palais d’Iéna. Ce colloque réunissait de nombreux médiateurs. Cette intervention reste complétement d’actualité, avec des messages forts sur la place et l’importance du médiateur dans notre société, ou de la nécessité de généraliser cette forme de résolution amiable des litiges pour accompagner l’évolution de notre société. Prémonitoire.

Bonne lecture,

Jean-Pierre Hervé

Monsieur le Président, merci d’avoir accepté de venir conclure nos travaux et cette matinée sur la « médiation, la confiance d’abord ». Personne, à mon sens, n’a fait plus que vous pour la médiation en France. Médiateur de la République hier, président du Conseil Économique, Social et Environnemental aujourd’hui, je crois pouvoir dire que vous personnalisez la médiation en action et son rôle sociétal majeur. Vous avez toujours soutenu le club des médiateurs et déjà en 2007, ici même, vous étiez avec nous pour nous transmettre votre message. Un message destiné, non seulement à nous soutenir, mais à nous stimuler en nous demandant toujours de nous dépasser en toute indépendance pour répondre, nous l’avons vu ce matin, aux appels de nos concitoyens, et en particulier les plus démunis, pour dénoncer les torpeurs administratives et autres …

Permettez-moi de vous remercier de me donner l’occasion de respirer à nouveau le parfum des médiateurs, qui m’est cher. Je vous regarde tous avec une certaine tendresse, car j’ai quitté le domaine de la médiation sans trop m’en rendre compte…

Mon arrivée au Conseil économique, social et environnemental est totalement surprenante : je n’étais absolument pas candidat et ce sont les organisations syndicales, puis patronales qui m’ont demandé de présenter ma candidature, dans le contexte du débat national sur les retraites, à un moment où le dialogue social était difficile et où l’institution du CESE vivait de profonds changements. En effet la révision constitutionnelle de 2008 avait permis la parité, l’arrivée des représentants des jeunes et des écologistes.

Je voudrais vous inviter à l’enthousiasme. La fonction que vous exercez, les qualités qui sont les vôtres sont une réponse nécessaire à la société. Notre société n’est pas en crise mais en métamorphose. En effet, lorsque l’on est en crise et que l’on en sort, nous retrouvons la situation précédente. La société qui se profile dans les quatre ou cinq prochaines années sera fondamentalement différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.

C’est à un choc culturel que j’invite à réfléchir et non à un choc de compétitivité. La société de demain n’aura plus rien à voir avec celle d’aujourd’hui. Les Mayas avaient prédit la fin d’un monde et ils avaient en partie raison. Nous assistons à la fin d’un monde qui n’est pas la fin du monde. Nous assistons à l’émergence d’un monde nouveau et à la disparition d’un monde ancien. Le drame, c’est que la destruction se vit toujours dans la douleur.

J’attire votre attention sur ce point car en tant que médiateur vous avez une place et une responsabilité particulière.

Nous devons nous interroger sur la façon de venir en aide aux décideurs- qu’ils soient politiques, administratifs, syndicaux- et les aider à accepter l’ouverture d’un débat dont la finalité sera peut-être la remise en cause de la structure sur laquelle ils assoient leur pouvoir, leur statut social et leur rémunération. C’est un moment important car si la peur de l’avenir et du changement est plus forte que la douleur de l’immobilisme, rien ne sera possible !

Aujourd’hui, lorsque l’on demande aux enseignants de respecter les programmes plutôt que de respecter leurs élèves, on aboutit forcément à une situation d’échec. Si la médiatrice de l’Éducation nationale a pour vocation de défendre le système plutôt que de l’interpeller, elle passe à côté de son rôle qui est celui d’éveiller les consciences. Il en est de même à propos de la problématique autour de Pôle Emploi ! Si cette structure a pour simple but de soulager la conscience du système plutôt que de montrer son inadéquation, il passe à côté de sa mission.

Aujourd’hui, votre rôle d’indépendance, de recul et d’impertinence font que vous devez relever ce défi. Si en tant que médiateur, vous cherchez à rester « copain » avec le pouvoir pour lui assurer le confort des réponses, vous ne poserez pas les bonnes questions et n’obtiendrez pas les bonnes réponses. C’est une période tout à fait préoccupante, parce qu’au moment où vous êtes en situation de métamorphose totale la communication va complètement bouleverser le rapport à l’autre, le rapport au temps, le rapport à l’espace.

Cela va créer cette proximité temporelle plutôt que géographique. Ce bouleversement de la communication, des matériaux, du vivant, des transports fait que la société, dans cette situation de crise, va connaître des baisses de pouvoir d’achat de l’ordre de 10 à 20 %. Nous aurons un regard nouveau sur la précarité, sur l’activité, mais également sur les biens non matériels.

C’est dans une situation de crise aux Etats Unis que Mac Donald a émergé. L’inventeur de l’enseigne considérait qu’il fallait, en temps de crise, se loger, se soigner et se nourrir correctement. Il a crée un repas à 25 cents et vous connaissez aujourd’hui son succès mondial. De même, Airbus est né de la crise des transports : les Américains ont estimé que plutôt que d’avoir des jets privés, il fallait créer des bus volants.

Aujourd’hui, nous sommes dans ce monde nouveau qui, en même temps qu’il est en crise est en métamorphose. Il traverse une phase de destruction et de reconstruction au moment même où, à un niveau mondial, l’individu émerge dans sa créativité et dans son inventivité.

La force de l’Allemagne tient dans le respect des processus, la force de l’Angleterre dans l’obsession du résultat, le génie de la France dans sa créativité. Au moment où il faut libérer la créativité individuelle pour fertiliser le local et créer ce monde nouveau nous sommes dans un système de stérilisation centrale. Nous sommes dans une stérilité collective qui fait que, paradoxalement, celles et ceux qui veulent survivre prennent des chemins parallèles.

Or, en tant que médiateurs, vous êtes dans le respect de l’individu, puisque vous êtes, non pas dans une gestion collective qui fait la force de notre système, mais dans une gestion individuelle. Au moment où il faut libérer la créativité de l’individu, tout notre système est basé sur la mise en place de nos échecs. En tant que médiateur, vous recevez quelqu’un qui est écrasé par le système. Au-delà de la qualité que vous évoquiez tout à l’heure, vous permettez aux citoyens de retrouver le chemin de la dignité et d’exister. Vous êtes cette dimension humaine d’une société de plus en plus déshumanisée qui apporte des réponses technologiques au lieu d’apporter des réponses humanistes.

Cependant, nous sommes en train de changer de système. De cette société, où l’homme vaut plus pour ce qu’il dépense que pour ce qu’il pense, de cette société de « l’avoir plus » nous allons basculer à la société de « l’être plus », de la société de la performance à celle de l’épanouissement. Toutes les formes de management aujourd’hui, qu’il soit de sociétés, d’entreprises, permettent l’épanouissement des individus. C’est donc là aussi un choc culturel auquel vous pouvez contribuer en tant que médiateur. Au lieu de gérer un dossier, vous pouvez accompagner une personne à surmonter ses difficultés. Ce sont des sujets qui sont très lourds, parce que, dans la métamorphose, le cap du changement est important, mais la conduite de celui-ci est primordiale.

Aujourd’hui les acteurs du changement que sont les politiques ou les syndicats sont faibles. Quand ils sont faibles, ils ne se construisent que dans le conflit or le changement ne peut se construire que dans le dialogue. Vous êtes des acteurs du dialogue, et non pas des gestionnaires de dossiers. C’est cette culture du dialogue, en marche à travers vous, qui permettra probablement de reconstruire une confiance dans le système. Mais l’autre aspect qu’il faut intégrer est que la génération qui est la mienne a été élevée dans la protection absolue jusqu’à 18 ans alors que les jeunes d’aujourd’hui sont confrontés à la cruauté du monde dès leur entrée dans la vie adulte. En parallèle, ils ont un vrai problème d’identité et d’estime de soi. Nombre d’entre eux sont surdiplômés et pourtant paniqués à l’idée d’exposer une thèse, de prendre une responsabilité, parce qu’ils n’ont pas confiance en eux.

En tant que médiateur, vous pouvez peut-être retrouver le chemin de la confiance, parce que vous écoutez, vous accompagnez et vous construisez et que la crise de confiance est au cœur du dysfonctionnement de notre société.

Ainsi, le politique ou le décideur apparait impuissant face aux événements, les sentiments deviennent ressentiments et la révolte contre le système l’emporte sur l’adhésion au système. Votre rôle de médiateurs autorise le retour au sentiment.

Je suis convaincu que vous avez souvent du recevoir des personnes révoltées qui sont reparties apaisées. Vous n’étiez pas là pour la protection du système mais pour permettre à la personne de retrouver l’équilibre. Cette notion du bien-être et de l’apaisement est au cœur de votre responsabilité.

Nous voyons bien qu’aujourd’hui, vous avez une autre vertu : nous sommes en train de vivre des chocs de temporalité. La métamorphose nécessite que l’on ait une lecture du futur et que chaque acte de notre quotidien soit lié par la vision que nous en avons.

Or nous sommes dans un moment totalement paradoxal, presque schizophrénique. Plus il est nécessaire d’apporter des réponses politiques durables, plus la construction de ces réponses se fait sur des appareils politiques et des démarches de décisions collectives instables. La dictature du court terme détruit la perspective du moyen terme. Lorsque l’on décide politiquement de créer une taxe pour abaisser le prix du carburant, on apporte une solution à court terme alors qu’en réfléchissant aux économies d’énergie on se projette dans le moyen et le long terme.

En tant que médiateur, vous avez la maîtrise du temps, vous avez la faculté d’avoir une vision à moyen terme car c’est la lecture des dysfonctionnements du système qui vous permet de faire des propositions. C’est anticulturel ! Aujourd’hui, vous êtes cette parole citoyenne à l’heure où les appareils politiques, syndicaux et administratifs n’ont pas encore intégré le fait que nous allons passer de l’ère du Citizen à l’ère du Natizen. Lorsque le MEDEF prend une position qui déplaît, nous avons des mouvements comme celui des « pigeons » qui, parce qu’ils représentent une force soudaine, créent une réponse politique soudaine. En Italie par exemple, Monsieur Guiseppe BESSO représente 20% des électeurs en s’appuyant uniquement sur ses réseaux. De même, le mouvement « 99 % » aux États-Unis a perturbé la dernière campagne présidentielle.

Personne n’a encore compris que les citoyens choisissent leur propre chemin pour exprimer leurs exaspérations, leurs attentes, leurs désillusions et leurs espérances. C’est d’autant plus significatif que nous sommes dans une période de transition où le champ des espérances collectives a disparu.

L’espérance communiste a cessé après la chute du Mur de Berlin, l’espérance libérale a cessé après la chute de Lehman Brothers, l’espérance religieuse a été fracassée par les intégrismes ou par l’avancée des sciences.

Quant à elles, les espérances politiques apparaissent comme des stratégies de conquête de pouvoir et non comme un pouvoir au service d’un projet. Or lorsqu’il n’y a plus d’espérance collective, la porte est ouverte pour celles et ceux qui gèrent les peurs et les humiliations c’est-à-dire les forces populistes et extrémistes.

Et quel est le lieu où s’expriment le mieux les peurs et les humiliations ? Auprès des médiateurs.

Vous avez donc la capacité de réguler cette force d’expression citoyenne et d’interpellation. Au niveau mondial, les défis politiques sont de trois ordres : en premier lieu, la démographie (avec le vieillissement de la population), enfin la localisation des lieux de ressources, de valorisation, de fiscalisation. En dernier lieu, il faut savoir comment faire vivre ensemble des personnes de plus en plus hétérogènes.

Paradoxalement, alors que notre identité est faible, le 21e siècle est le siècle de l’altérité. Lorsque nous sommes dans une identité faible, nous nous constituons dans le conflit et nous provoquons des risques de destruction pour notre collectif. Au moment où il faut réfléchir à moyen terme, nous nous réfugions sur des politiques à court terme.

Au moment où il faut être dans une société de partage, c’est le chacun pour soi qui prévaut. Au lieu de jouer collectif, de partager et de travailler ensemble, on joue en solo et on rejette l’autre. Le médiateur a pour vocation de créer cette passerelle. Vous êtes une passerelle permanente entre celui qui exerce le pouvoir et celui qui le subit.

Derrière tout cela il y a des critères d’éthique que vous évoquiez précédemment.

Confucius considérait que la force d’un pays résidait sur trois piliers : « les armes pour se défendre, les vivres pour nourrir le peuple, la confiance du peuple dans les élites ».

Mais l’arme la plus absolue c’est la confiance du peuple dans les élites, et elle a disparu. Vous êtes des constructeurs de cette confiance, que ce soit de façon volontaire ou involontaire. Vous êtes dans cette capacité à stabiliser un système qui ne l’est plus aux yeux de nos concitoyens, vous devez être des acteurs de cette modernité.

L’un des sujets majeurs est la résilience sociétale. En effet, comment la société japonaise peut-elle se reconstruire après le choc du Fukushima ? Comment la société norvégienne peut-elle se reconstruire après avoir découvert qu’elle avait nourri son sein un meurtrier comme Breivik ? Comment la société française peut-elle se reconstruire en s’apercevant que la splendeur de son passé ne garantit pas l’avenir et que son système de cohésion sociale doit plutôt reposer sur un système de vitalité sociale, de partage et d’affectivité ?

Or, vous êtes l’un de ces acteurs de vitalité sociale, et cela fait qu’au-delà de votre rôle de médiation entre le pouvoir administratif et l’administré, vous avez peut-être aussi le pouvoir d’initier et d’accompagner une vitalité associative et de permettre à une personne de surmonter une difficulté.

Je voudrais donc vous inviter à ce formidable enthousiasme qui fait que, passant de la société de l’abondance à la société de la rareté, cette dernière a beaucoup de prix et c’est le temps que nous pouvons consacrer aux autres.

La médiation est un facteur d’humanité dans une société qui est de plus en plus déshumanisée. C’est un facteur de construction d’espérance qui montre que l’administration peut écouter, que les inégalités peuvent être combattues.

La mondialisation a réduit l’écart de richesse entre les pays et elle a augmenté les inégalités à l’intérieur de chacun d’entre eux. Les médiateurs sont des correcteurs d’inégalités, à condition évidemment d’avoir un crédit.

Je conclurais sur cette notion de « crédit ». Je ne suis pas persuadé que le rapport Gallois, s’il avait été porté par un homme politique classique aurait eu la même résonance. Nous manquons de voies morales, de personnes comme Simone Veil, Robert Badinter, Jacques Delors ou Louis Gallois. Ce crédit n’est pas un statut, il se construit tout comme la confiance. Et cette relation de confiance ne sera pas liée à votre statut de médiateur mais à votre indépendance.

Il ne s’agit pas de l’indépendance par rapport au pouvoir, mais de votre indépendance par rapport à vos amis et à vos convictions car la France est un pays de réseaux et nous préférons quelques fois la complicité à l’objectivité. Il s’agit également de l’indépendance par rapport à vos intérêts personnels. Ainsi, si votre carrière est plus importante que la qualité de votre réponse, vous perdrez du crédit. Cette indépendance et ce crédit passe également par la notion d’exemplarité. Cela veut dire qu’il faut aussi que le management horizontal (qui fait que l’on vous place au cœur de la société et non pas au-dessus) soit aussi un choc culturel nouveau. En France, nous préférons souvent la jouissance du pouvoir à son exercice. Lorsque nous sommes directeurs, nous nous croyons supérieurs au vice-directeur, etc. Nous poussons la perversité jusqu’à faire sentir à « l’inférieur » le poids de son infériorité.

Être responsable, ce n’est pas être supérieur, c’est être plus responsable. La vocation du médiateur c’est d’interpeller l’Empereur en lui rappelant d’où il vient. Il renvoie le décideur au miroir de l’humilité et du doute.

En tant que médiateurs, vous remettez à égalité les parties, vous permettez à ceux qui se sentent faibles de retrouver leur dignité.

Votre rôle de médiateur, c’est aussi de faire en sorte que chaque citoyen soit un acteur de la République et non pas un consommateur de la République. Nous voyons bien que sur cet enjeu de société, je ne peux que me réjouir de votre enthousiasme, de votre ambition à assumer pleinement votre rôle de médiateur.

Je serai toujours à vos côtés pour demander aux pouvoirs de ne pas vous considérer comme des personnes pénibles. Au contraire plus vous serez pénibles, plus vous mettrez en application ce principe chinois : « L’inconfort mène à la vie. Le confort mène à la mort ».

Bonne journée à tous.